Comprendre ce qui se joue en ce moment au moyen-orient
Je ne vous ai pas écrit depuis très longtemps.
Pour certaines et certains d’entre vous, il se peut même que ce soit la première newsletter que vous recevez de ma part.
Je ne vais pas m’en excuser, je ne suis pas certaine que cela vous ait manqué, mais il se trouve qu’une journée n’a que 24 heures, que je n’ai pas d’équipe, et que l’actualité est particulièrement dense en ce moment. Entre le podcast, les recherches et l’analyse des événements en cours, je n’ai tout simplement pas trouvé le temps de me consacrer à ce format.
Et aujourd’hui, j’en ressens le besoin.
Les événements autour de l’Iran évoluent extrêmement vite. Trop vite, parfois, pour structurer une analyse complète. L’épisode que j’ai consacré au sujet donne déjà un certain nombre de clés, mais certains éléments méritent d’être ajoutés ou précisés.
Voici donc quelques réflexions supplémentaires.
La séquence actuelle au Moyen-Orient — comme d’ailleurs l’agitation permanente de l’administration Trump depuis un an — produit un effet assez pervers : elle monopolise notre attention.
La nôtre, celle des médias, celle des responsables politiques.
Or notre capacité d’attention est limitée.
Pendant que nous regardons cette crise se dérouler sous nos yeux, d’autres transformations majeures continuent :
l’accélération technologique
la crise climatique
les bouleversements écologiques
les tensions géopolitiques dans d’autres régions du monde
Tout cela continue d’avancer.
Mais nous avons de moins en moins de bande passante mentale pour y prêter attention.
C’est aussi pour cela que cette séquence est dangereuse : elle ajoute du chaos et de l’incertitude dans un monde qui peine déjà à traiter les grandes questions systémiques.
Plus j’observe ce qui se déroule, plus certains traits ressortent.
Le niveau de cynisme affiché par certains responsables est parfois stupéfiant.
Je vous invite simplement à regarder les comptes officiels de la Maison-Blanche sur les réseaux sociaux. Le ton employé, la mise en scène des frappes, les messages triomphants publiés alors que des villes sont bombardées… tout cela donne parfois le sentiment que la guerre devient un spectacle.
Ces dernières années, les dirigeants occidentaux ont beaucoup parlé de droit international et d’ordre mondial fondé sur des règles.
Mais lorsque les États-Unis et Israël frappent l’Iran sans mandat du Conseil de sécurité et assassinent un chef d’État étranger, ces principes semblent soudain devenir beaucoup plus flexibles.
Prenons quelques exemples.
Au Canada, le premier ministre Mark Carney avait récemment prononcé un discours très applaudi sur la défense de l’ordre international et des règles communes. Pourtant, lorsque les frappes contre l’Iran ont commencé, il s’est contenté d’exprimer son soutien aux objectifs américains et israéliens.
En Allemagne, le chancelier Friedrich Merz est allé encore plus loin. Lors d’une phase précédente du conflit, il avait remercié Israël d’avoir fait « le sale boulot » en s’attaquant au programme nucléaire iranien. Après les nouvelles frappes, il a déclaré que « ce n’était pas le moment de donner des leçons à nos alliés ».
Autrement dit : le droit international est invoqué avec force contre les adversaires… mais il devient soudain secondaire lorsque les États-Unis frappent.
La France n’est pas très différente. Emmanuel Macron a appelé à la désescalade tout en évitant soigneusement de condamner les frappes. Une position prudente qui revient, dans les faits, à s’aligner sur Washington.
Tout cela alimente une perception déjà très répandue dans une grande partie du monde : celle d’un Occident moralisateur dans ses discours mais profondément sélectif dans l’application de ses principes.
Donald Trump avait pourtant construit une grande partie de sa campagne sur la promesse de mettre fin aux « endless wars », ces guerres sans fin menées par les États-Unis au Moyen-Orient depuis vingt ans.
Il critiquait ouvertement l’interventionnisme néoconservateur et la guerre en Irak.
Aujourd’hui, il mène exactement le type d’opération qu’il dénonçait : bombardement d’un État souverain, discours sur le changement de régime et alignement complet sur la stratégie israélienne.
Ce revirement ouvre d’ailleurs une fracture importante au sein même du camp républicain, entre les partisans d’un retrait stratégique et ceux qui restent attachés à une politique étrangère plus interventionniste.
Un autre point me semble particulièrement important.
Les États-Unis avaient quitté unilatéralement l’accord nucléaire iranien en 2018. Depuis, plusieurs tentatives de négociation avaient été relancées.
Or l’attaque actuelle intervient alors même que des discussions étaient encore en cours.
Dans ces conditions, une question se pose : quelle crédibilité peut encore avoir la parole occidentale ?
Si les accords peuvent être abandonnés à tout moment et si les négociations peuvent être interrompues par des frappes militaires, pourquoi un adversaire accepterait-il encore de négocier ?
Même si les États-Unis décident finalement de limiter leur engagement et de se retirer rapidement, les effets de cette séquence pourraient être durables.
Le régime iranien pourrait se durcir encore davantage.
La prolifération nucléaire dans la région pourrait s’accélérer.
Le Moyen-Orient pourrait entrer dans une nouvelle phase d’instabilité.
Israël, de son côté, semble de plus en plus engagé dans une stratégie de domination régionale. L’ouverture d’un nouveau front au Liban en est peut-être un signe.
Quant à l’Europe, elle apparaît une fois de plus marginalisée, incapable de défendre réellement les principes qu’elle affirme défendre.
Je sais que certains défendent une approche plus réaliste des relations internationales.
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